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Des nectarines ou des piscines ? Un territoire face à la sécheresse

de Bertrand Lemartinel – Géographe – Professeur à l’université Via Domitia de Perpignan

Dans les Pyrénées-Orientales, la sécheresse n’est plus un phénomène lointain ou abstrait : elle façonne désormais notre quotidien, nos paysages, nos cultures, nos maisons, nos choix de vie. Viure et les associations environnementales alertent, documentent, interpellent. Nous savons que notre territoire est à un tournant : il doit choisir son modèle, son avenir, sa manière d’habiter la terre.

Le livre Des nectarines ou des piscines ? Un territoire face à la sécheresse de Bertrand Lemartinel arrive à un moment décisif. Il ne se contente pas de décrire la crise hydrique : il en révèle les racines profondes, les illusions qui l’ont masquée, les erreurs qui l’ont aggravée, et les choix politiques qui l’ont rendue inévitable. Ce livre est une pépite, parce qu’il dit avec précision scientifique ce que nous constatons chaque jour sur le terrain.

Pour nous, ce texte n’est pas seulement une analyse : c’est un outil pour comprendre, un levier pour agir, un appel à la lucidité. Nous avons choisi de le présenter ici, parce qu’il éclaire les enjeux essentiels du territoire et renforce la nécessité d’un changement de modèle — un changement que nous portons, avec conviction, avec exigence, avec amour du pays.

Ce que révèle le livre :

Oui, il y a des livres qui arrivent au bon moment. Celui de Bertrand Lemartinel en fait partie.

Dans Des nectarines ou des piscines ?, le géographe ne raconte pas seulement la sécheresse : il raconte le territoire, ses illusions, ses fragilités, ses choix, ses renoncements. Et il le fait avec une clarté qui oblige à regarder la réalité en face.

Dès les premières pages, il démonte un mythe : la sécheresse de 2021-2024 n’a rien d’“historique”. Elle n’est ni exceptionnelle, ni imprévisible. Elle est structurelle, récurrente, documentée depuis plus de soixante-dix ans. Les hydrogéologues alertent depuis les années 1990 : les nappes s’épuisent, elles ne se rechargent plus correctement. Même les pluies intenses, sur des sols fragiles et artificialisés, ne suffisent plus à restaurer les réserves.

Ce décalage entre la réalité et la perception explique en partie le déni collectif qui a accompagné les choix d’aménagement. Pendant que le territoire se fragilisait, la « fièvre bâtisseuse » s’est emparée du département. En cinquante ans, la population a augmenté de 70 %, et l’urbanisation s’est étalée sans envisager la restriction de la ressource en eau. Les nappes ont été surexploitées, les sols artificialisés, la recharge affaiblie. Le tourisme a ajouté une pression saisonnière énorme.

B. Lemartinel rappelle une vérité simple, mais souvent oubliée : le climat n’est pas ce qui tombe du ciel, c’est ce qui se passe dans la terre. La plaine roussillonnaise n’a de sens que par la montagne qui capte l’eau, la stocke et la redistribue. Si la montagne souffre, la plaine souffre. Si les sols sont dégradés, l’eau file à la mer. Si l’urbanisation s’étale, les terres ne jouent plus leur rôle.

Cette vision systémique est au cœur de ce que défend Viure : penser le territoire comme un ensemble cohérent, pas comme une juxtaposition de communes.

Le livre démonte aussi un autre mythe : celui de la Méditerranée éternellement douce, ombragée, généreuse. Virgile, Goethe, Gautier, Chateaubriand ont façonné un imaginaire où le Sud serait un refuge climatique. Cet imaginaire nous a aveuglés. Pourtant, aujourd’hui, la réalité nous rattrape .

Les médias parlent d’“urgence sécheresse”, les élus reconnaissent la gravité de la situation. Pourtant, les budgets, eux, vont à des tribunes de rugby ou à des projets déconnectés de l’urgence hydrique. « Nous passerons également sur les budgets annoncés du futur centre d’entraînement (4 millions d’euros) et de la possible nouvelle tribune (de 12 à 15 millions d’euros) pour chacun des clubs de rugby de Perpignan », souligne l’auteur. Le département vit dans une gestion de crise permanente, sans vision à long terme.

La sécheresse n’a pas seulement touché les agriculteurs — même si ce sont eux qui en ont payé le prix le plus lourd. Les médias ont surtout parlé des robinets, parce que les urbains sont leur cœur de cible. Cette focalisation a créé une perception biaisée : l’opinion publique s’est construite sur le vécu urbain, pas sur la réalité agricole. Et pourtant, c’est bien l’agriculture qui porte la vulnérabilité du territoire.

« Quand, enfin, le modèle agricole, autrefois si favorable, se heurte aux réalités actuelles du monde extérieur, la question de sa résilience se pose. Les forces en jeu sont extraordinairement inégales et ce ne sont pas quelques mouvements de colère, aussi justifiés puissent-ils être, qui changeront la donne. Même si les soutiens institutionnels sont ici acquis, ils ne semblent pas suffisants à empêcher le recul de l’agriculture. Entre alors en jeu la valorisation de la rente foncière, puisque l’immigration accroît une population nouvelle qui cherche à s’installer. Mais cette redistribution des cartes entre population rurale et citadine, toujours dans la perspective de sécheresses marquées, est aussi l’occasion d’aménagements inconséquents« 

L’auteur montre aussi comment la sécheresse prépare les incendies. Quand l’eau manque, le feu avance. Les médias parlent de « paysage de guerre », de « soldats du feu ». Cette rhétorique spectaculaire masque les causes structurelles : déprise agricole, urbanisation diffuse, fragilité des sols. La lutte contre les incendies passe par la gestion de l’eau, la protection des terres agricoles et la restauration des paysages.

Même les maisons se fissurent. Les sols argileux du Roussillon gonflent et se rétractent : la sécheresse aggrave le phénomène, la réhydratation brutale le complète, l’urbanisation l’amplifie. Les experts privés parlent de climat, l’État parle de géologie. Le public ne comprend plus rien.

Un avertissement et un appel à l’action

Le dernier chapitre est un avertissement. L’histoire ne s’arrête pas à la conclusion d’un ouvrage : il y a un avant et un après.
L’avant, ce sont les alertes ignorées, les données connues, les choix repoussés.
L’après, c’est ce que nous devons décider maintenant.

Ce livre n’est pas un livre sur la sécheresse. C’est un livre sur le choix d’un territoire. Il nous dit ce que nous avons ignoré, ce que nous devons comprendre, ce que nous devons changer, ce que nous devons protéger.

Un texte qui donne de la force, de la clarté et de la vision.

Et pourtant, la machine continue de tourner. Malgré les alertes, l’aménagement du territoire se poursuit comme avant : artificialisation des sols, construction de lotissements, et maintenant, l’invasion de panneaux photovoltaïques au sol et agrivoltaïques sur des centaines d’hectares, souvent sans étude d’impact sérieuse sur les écosystèmes et les ressources en eau.

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