D’un côté, une ZAC déjà aménagée au Camp del Caball dont l’extension fait passer la surface de plancher de
5 812 m2 à 9 160 m², sans évaluation environnementale avec pour seule contrepartie une compensation agricole dont le montant a dû être revu à la hausse par l’administration elle-même. De l’autre, une nouvelle ZAC de 23,7 hectares programmée à l’horizon 2028. Au Camp del Caball, l’artificialisation avance par étapes, grignotant peu à peu l’un des derniers poumons verts de la commune.
Alors que les Pyrénées-Orientales sont confrontées à des sécheresses historiques, des incendies ravageurs et au recul de la biodiversité, des espaces naturels, agricoles et boisés sont toujours perçus comme des réserves foncières à urbaniser.
« Ton capital c’est la nature, épargne-là. »

La banderole déployée lors de la manifestation organisée par Frene 66 en février 2025 résume à elle seule l’enjeu du Camp del Caball. Derrière les procédures administratives, les promesses de développement économique et les plans d’aménagement, la réalité est là : encore des dizaines d’hectares d’espaces naturels et agricoles destinés à être artificialisés à Argelès-sur-Mer.
Vingt-trois hectares et demi soit près de 240 000m2, l’équivalent d’une trentaine de terrains de football..
A l’heure où les Pyrénées-Orientales connaissent sécheresses, restrictions d’eau, canicules à répétition et incendies dévastateurs, ces chiffres devrait suffire à ouvrir un véritable débat public mais quid du débat de fond ? Celui qui devrait nous conduire à nous interroger sur le sens de l’artificialisation de biens communs naturels au moment où chaque espace de fraîcheur, chaque sol vivant et chaque refuge pour la biodiversité deviennent plus précieux que jamais.
friche ou espace naturel ?
Le projet d’extension de la ZAC existante est présenté par le porteur de projet » Leticeea Environnement » portant sur des friches. Le diagnostic de la future ZAC parle d’un périmètre « essentiellement occupé par des friches plus ou moins anciennes ». Le terme laisse imaginer des terrains dégradés, abandonnés ou sans intérêt particulier.
Les documents préparatoires démontrent une autre réalité.
Le diagnostic de la communauté de communes décrit un site dont la moitié nord est « fortement boisée », avec des bosquets de pins et de chênes hérités des boisements du XVIIIᵉ siècle.
La carte d’état-major du XIXᵉ siècle montre déjà cet ensemble boisé, qui s’étirait d’est en ouest. Il y a aussi un alignement de peupliers blancs, de pins et de cyprès « de très grande taille et de grande densité » le long de la RD914, des oliveraies, des vignes.


Ce n’est pas une friche en bord de zone commerciale. C’est un îlot de nature au milieu d’une plaine déjà bien consommée.
Il est aussi identifié quatre ensembles paysagers structurants : La frange nord et l’entrée du site ; une végétation dense située au cœur même du futur parc d’activités ; la façade boisée longeant la route départementale ; la zone de transition entre la voie ferrée et le pôle agricole.
D’ailleurs, les aménageurs eux-mêmes reconnaissent implicitement cette valeur puisqu’ils s’engagent à conserver une partie importante du patrimoine végétal existant : maintien des haies, préservation d’arbres remarquables, conservation d’une bande boisée de 45 mètres, maintien d’une façade verte le long de la route départementale, protection d’une station d’Euphorbe de Terracine (espèce protégée en ex Languedoc-Roussilon, arrêté du 29/10/1997) et plantation d’arbres supplémentaires. A ce stade, aucun document définitif consulté ne permet d’établir précisément combien d’hectares de boisements seront effectivement préservés. En revanche, le dossier de création de la ZAC chiffre avec précision les surfaces destinées à la commercialisation : 17 hectares cessibles répartis en 19 lots. Quant à la capacité du programme au regard des choix d’aménagement retenus, elle demeure, selon les termes mêmes du document de travail, « à compléter, en cours de rédaction »
Autrement dit : On défriche d’abord, on chiffrera plus tard.
Une biodiversité bien réelle :
Le Camp del Caball n’est pas un espace vide, c’est un espace vivant qui a conservé une richesse écologique malgré la pression urbaine croissante exercée sur le territoire. Il abrite encore une faune et une flore remarquables, parmi lesquelles l’Euphorbe de Terracine, le Grand Capricorne, la Pipistrelle commune ou encore la Pie-grièche à tête rousse.
Cette richesse écologique rappelle une évidence, la biodiversité ne se protège ni par les discours ni par des compensations hypothétiques. Elle se protège en préservant les espaces où elle vit. Chaque hectare artificialisé réduit un peu plus les possibilités de survie et de déplacement des espèces qui subsistent encore.
L’Évolution du site vue du ciel
Les photographies aériennes de l’IGN montrent une évolution marquante du Camp del Caball. La vue de 2005 révèle encore un paysage mêlant boisements, oliveraies, vignes et haies. Sur les images les plus récentes, une partie importante de cette couverture végétale a disparu sous l’effet d’interventions humaines.
Cette comparaison rappelle qu’avant d’être considéré comme une réserve foncière, ce lieu est un espace naturel et agricole dont la richesse paysagère est encore visible sur les photographies anciennes.


L’avis de la mission régionale de l’autorité environnementale (MRAe) sur le projet ZAC camp del Caball
Dans son avis révision du PLU d’Argeles-sur-Mer (Juillet 2021), la MRAe s’interrogeait déjà sur l’ouverture à l’urbanisation du secteur du Camp del Caball. Elle relevait notamment « l’absence de projet concret pour l’accueil d’activités économiques » et » recommandait de réévaluer le besoin en foncier nécessaire (…) en analysant au préalable les potentialités restantes dans les zones existantes « .
Elle soulignait également que « la vacance dans les zones actuelles d’activités n’est pas précise » et que « le choix d’ouvrir la zone 2AUX n’est pas argumentée ».
Sur le plan environnemental, la MRAe jugeait « indispensable la réalisation d’un diagnostic écologique et rappelait que l’urbanisation entraîne « Une diminution et un mitage des espaces naturels et agricoles nuisibles aux paysages, à la biodiversité et aux écosystèmes ». Elle relevait aussi qu’à moins de 20 km, dans le secteur Céret-le Boulou, le SCOT littoral-sud à vocation d’accueillir des zones d’activités économiques et observe que le choix d’ouvrir de nouveaux espaces à l’urbanisation ne s’appuie pas sur des prévisions objectivées au regard de la proximité de ce pôle économique.
A elle seule, cette analyse pose la question centrale du dossier : pourquoi artificialiser 23,7 hectares supplémentaires lorsque la démonstration du besoin économique et l’évaluation des impacts environnementaux apparaissent insuffisantes ?
Argelès la Naturelle : un héritage qui s’efface
La commune est lovée dans un environnement exceptionnel et bénéficie d’une richesse écologique remarquable. Près de la moitié de son territoire est cerné par six sites Natura 2000 et plusieurs Zones Naturelles d’Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF) ainsi que deux réserves naturelles nationales.
Les anciens s’en souviennent encore. Longtemps, Argelès-sur-Mer a été considérée comme l’une des communes les plus préservées du littoral roussillonnais.
A la différence de certaines stations balnéaires profondément transformées à partir des années 1960 et 1970, la commune avait conservé de vastes espaces naturels, agricoles et boisés entre la mer et les Albères.
Le surnom « d‘Argelès la Naturelle » n’était pas galvaudé, il traduisait une réalité. Les espaces de conifères occupaient encore une place importante jusque dans le cœur de la commune et les odeurs de résine rappelaient partout la proximité de la nature. C’est précisément cette identité que beaucoup d’habitants ont aujourd’hui le sentiment de voir s’effacer progressivement, au fil des urbanisations successives.
En une quinzaine d’années, le paysage a changé. Lotissements, résidences, campings, zones commerciales et infrastructures se sont multipliés. L’urbanisation a progressivement grignoté les espaces libres.
L’association Réveil Citoyen d’Argelès-sur-Mer a dressé, dans une vidéo, l’inventaire des immeubles construits ou en chantier entre 2016 et 2026 : 28, dont une partie des logements serait destinée aux résidences secondaires. Pris isolément, chacun pourrait sembler justifié. Mis bout à bout, ils révèlent une réalité difficile à ignorer : celle d’une commune dont les espaces naturels n’ont cessé de reculer au profit de l’urbanisation, pendant que sa population résidente, elle, suit péniblement. À Argelès-sur-Mer, plus de six logements sur dix sont des résidences secondaires (INSEE – 61% en 2023).
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Aujourd’hui, le Camp del Caball fait partie des derniers grands ensembles naturels encore présents dans ce secteur de la commune. Il est l’une des dernières traces vertes de cette parenthèse enchantée d’Argelès la Naturelle. Après l’abattage des grands pins de l’avenue du Maréchal-Leclerc et du quartier du cimetière, l’entame du bois de Sorède pour un lotissement de 448 logements ou encore le remplacement de plusieurs espaces verts du village par des immeubles, les ensembles naturels de la commune ont fondu comme peau de chagrin. Et l’eau, elle aussi, s’est raréfiée : pendant que la préfecture restreint année après année les usages des habitants (jardins, piscines, véhicules) dans un secteur classé « parmi les plus tendus » du département, le dossier de la ZAC prévoit près de 71 000 m³ d’eau potable supplémentaires chaque année.
D’un côté on demande aux habitants de s’adapter à la rareté de la ressource ; de l’autre on continue à planifier des projets comme le Camp del Caball ou le Bois de Sorède qui accentuent la pression sur un territoire déjà fragilisé par la raréfaction de l’eau, le recul de la biodiversité et les effets du changement climatique.
Une tristesse qui dépasse le seul projet
Peut-être que le véritable scandale du Camp del Caball n’est pas seulement la disparition annoncée d’un espace naturel supplémentaire ? Peut-être réside-t-il aussi dans notre incapacité collective à changer de regard.?
Malgré les sécheresses, les canicules à répétition, les épisodes climatiques extrêmes. l’effondrement de la biodiversité et les appels constants des scientifiques, les politiques publiques continuent à considérer la nature comme une réserve foncière en attente d’aménagement. Gouverner c’est prévoir, le rôle des intercommunalités ne devrait pas se limiter à additionner les projets communaux mais à évaluer leurs effets cumulés sur le territoire. En poursuivant leur propre logique de développement, commune après commune, les collectivités ne préservent en rien les équilibres paysagers, agricoles et écologiques à l’échelle du département.

Petit groupe de la manifestation de février 2025 sur le Camp del Caball, sous la pluie.
Pourtant, ce que nous appelons encore « espaces disponibles » constitue en réalité notre assurance-vie face au changement climatique.
Les arbres rafraîchissent l’air. Les sols vivants absorbent l’eau. Les espaces naturels accueillent la biodiversité. Ils rendent chaque jour des services que ni le béton ni les zones commerciales ne pourront jamais remplacer.
Le Camp del Caball est un symbole de cette contradiction. D’un côté, les discours officiels promettent sobriété foncière, adaptation climatique et préservation du vivant. De l’autre, l’un des derniers grands poumons verts d’Argelès est une opportunité d’urbanisation.
A force de vouloir préparer un avenir économique qui, dans les Pyrénées-Orientales, n’a jamais brillé par la capacité des politiques publiques à sortir d’une économie de rente et du tourisme bien installées, ne sommes-nous pas en train de détruire précisément ce qui fait la richesse et l’attractivité du territoire, ainsi que les conditions mêmes qui permettront aux générations futures d’y vivre ? La terre, l’eau et les paysages sont notre véritable capital. Pourtant, c’est ce capital que ce modèle continue d’éroder, tout en prétendant le préserver dans les discours.
Au sein de la Communauté de communes Albères-Côte Vermeille-Illibéris (CC ACVI), les associations et collectifs environnementaux tels que le CASPA (Collectif des associations pour la sauvegarde du patrimoine argelésien), Frene 66, l’association le collectif Camp del Cavall et bien d’autres jouent un rôle essentiel. Avec des moyens financiers souvent très limités et un travail entièrement bénévole, ils analysent des dossiers complexes, informent le public, marchent sous la pluie et engagent, souvent à leurs frais, des recours coûteux pour défendre les espaces naturels et l’intérêt général.

L’association le collectif Camp del Cavall, l’une des voix de cette mobilisation, a souhaité s’exprimer sur le projet :
sa tribune est consultable ici.
conclusion :
Le Camp del Caball est le symptôme d’un modèle d’aménagement qui continue à sacrifier les biens communs au nom d’un développement dont les bénéfices restent encore à démontrer.
Documents officiels publiés par la CC ACVI et les services de l’État, consultés en octobre 2026 :
