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Oreilla ; l’eau, le canal et le prix du choix d’une commune

Entre sécurisation de l’eau potable, projet hydroélectrique, patrimoine historique et biodiversité, retour sur un dossier qui interroge la manière dont une petite commune choisit son avenir.

Le canal d’Oreilla : Un joyau des Garrotxes

Accroché au flanc de la montagne depuis le XIXème siècle, le canal d’Oreilla accompagne depuis plus de deux cents ans la vie du village. Sur près de neuf kilomètres, il suit les courbes du versant nord de la vallée des Garrotxes avant d’alimenter les réseaux d’irrigation et de contribuer, indirectement, à l’approvisionnement en eau de la commune.

Bien davantage qu’un simple ouvrage hydraulique, ce canal fait aujourd’hui partie du paysage et du patrimoine local. Ses fuites, souvent considérées comme des pertes d’eau, ont contribué au fil du temps à créer des milieux humides et une végétation particulière dans un environnement de moyenne montagne généralement plus sec.

Le canal s’inscrit dans un territoire reconnu pour ses richesses naturelles. Le Cabrils, qui l’alimente, abrite notamment le Desman des Pyrénées, espèce protégée aujourd’hui classée en danger mais aussi des populations remarquables de truite fario et d’autres espèces caractéristiques des cours d’eau montagnards.

Une centrale hydroélectrique comme réponse à la question de l’eau :

Un canal, une rivière, une espèce emblématique : avant d`être un projet énergétique Oreilla est un territoire vivant. C’est pourtant ce même canal qui se trouve aujourd’hui au cœur d’un débat qui dépasse largement la seule question de l’hydroélectricité. En effet, depuis quelques années, élus, habitants, associations, services de l’État et experts confrontent leurs visions de l’avenir d’Oreilla.

Avec les sécheresses successives de ces dernières années, la commune est confrontée à  une difficulté bien réelle : la sécurisation de son alimentation en eau potable. Comme de nombreuses communes de montagne, le village subit à la fois les effets du changement climatique et la fragilité d’un réseau hérité du XIXème siècle. Avec les sécheresses successives de ces dernières années, la commune est confrontée à  une difficulté bien réelle : la sécurisation de son alimentation en eau potable.

@canaldoreilla.com – Village d’Oreilla

Son vieillissement, les contraintes réglementaires imposées par l’Agence régionale de santé et les difficultés croissantes d’entretien ont conduit la commune à rechercher une solution durable.

Dans ce contexte, le projet porté par la Société Hydroélectrique du Canal de Nyer (SHCN) a émergé. Présenté une première fois en 2018, il avait été rejeté par arrêté préfectoral en raison de l’absence d’études d’impact sur le Desman des Pyrénées et du non-dépôt d’un dossier de demande de dérogation à l’interdiction de destruction d’espèces protégées (DEP). Déposé à nouveau en 2022, le projet est défendu par ses promoteurs comme bien plus qu’une simple centrale hydroélectrique. Selon eux, il permettrait de sécuriser durablement l’alimentation en eau potable et en eau d’irrigation du village tout en finançant la rénovation et la mise aux normes d’infrastructures qu’une commune de 28 habitants ne pourrait assumer seule.

Le maire d’Oreilla insiste sur le fait que le coût des travaux dépasse largement les capacités financières de la commune et que le tubage du canal est considéré par plusieurs organismes comme la solution la plus fiable pour sécuriser durablement l’approvisionnement en eau.

Pour la municipalité, l’intérêt majeur du projet réside dans son financement : les travaux, estimés à trois millions d’euros, serait pris en charge par l’opérateur privé. Une solution que la commune, confrontée à des difficultés récurrentes d’approvisionnement en eau et disposant de moyens financiers limités estime ne pas pouvoir s’acquitter.

Personne ne conteste aujourd’hui la nécessité de garantir aux habitants une eau potable de qualité. La véritable question est ailleurs : le projet retenu constituait-il la seule réponse possible à ce défi, ou d’autres solutions méritaient-elles d’être étudiées plus en profondeur ?

Le projet retenu : Sécuriser l’eau et produire de l’électricité :

Toujours porté par la SHCN, le projet vise à sécuriser durablement l’alimentation en eau potable et en eau d’irrigation d’Oreilla tout en produisant de l’électricité renouvelable.

Il prévoit la transformation d’environ 7 kilomètres du canal historique d’irrigation à ciel ouvert en conduite d’amenée en acier destinée à alimenter la centrale hydroélectrique. Il comprend également la réalisation d’ouvrages de mise en charge, d’une usine hydroélectrique de moyenne chute ainsi que des dispositifs destinés à assurer la circulation des poissons.

Mais cette proposition a également suscité de nombreuses interrogations concernant ses impacts sur le canal historique, le paysage, la biodiversité et le fonctionnement du Cabrils. C’est dans ce contexte que la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) a été amenée à se prononcer.

les réserves de la mrae :

Dans son avis du 22 avril 2022, la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) ne remet pas en cause la nécessité pour Oreilla de sécuriser son alimentation en eau potable. En revanche, elle estime à de nombreuses reprises que plusieurs affirmations du dossier ne sont pas suffisamment démontrées et demande des compléments d’étude sur des points essentiels

  • l’eau et l’hydrologie

La MRAe s’interroge sur les données s hydrologiques utilisées pour évaluer les débits du Cabrils, sur le débit réservé proposé dans le tronçon court-circuité et sur les conséquences possibles pour la qualité et la température de l’eau. Alors que les épisodes de canicule deviennent plus fréquents dans la vallée, la question du maintien d’une eau fraîche et oxygénée dans le Cabrils apparaît aujourd’hui plus sensible qu’elle ne l’était, il y a quelques décennies.

Elle considère notamment que le dossier ne démontre pas de façon suffisamment étayée que le fonctionnement du cours d’eau ne sera pas modifié de manière substantielle.

  • Le Desman des Pyrénées

La présence du Desman est avérée sur le secteur d’Oreilla. L’espèce, aujourd’hui classée est en danger, et constitue l’un des enjeux majeurs du dossier.

La MRAe estime que le dossier ne démontre pas que le débit réservé permettra de maintenir les habitats de l’espèce dans un état de conservation satisfaisant. Elle souligne également que les travaux sont prévus pendant une période particulièrement sensible pour le Desman et renouvelle sa demande d’étude fondée sur la méthode des micro habitats.

Desman des Pyrénées
  • La truite fario et le réservoir biologique


Le Cabrils est reconnu pour son intérêt biologique et pour la reproduction de la truite fario.

La MRAe relève notamment l’absence de recensement des frayères et estime que les éléments fournis ne permettent pas de conclure avec certitude au maintien des conditions favorables à la reproduction et au développement des populations de truites.

 » L’habitat idéal de la truite fario est une eau courante, fraîche et bien oxygénée, avec une température comprise entre 7 et 17°C. Elles vivent généralement dans des zones de rapides, de cascades ou de courants modérés. »

Truite fario
  • Les captages et la ressource en eau

L’autorité environnementale demande également une étude hydrogéologique plus approfondie afin de vérifier les conséquences du projet sur les nappes, les captages d’eau potable et les sources alimentant le village.

  • Le paysage et le patrimoine
@canaldoreilla.com

La MRAe rappelle que le canal et ses murs en pierre sèche constituent un élément du patrimoine agropastoral des Pyrénées catalanes.

Elle souligne que le dossier reconnaît lui-même que le remplacement du canal à ciel ouvert par une conduite d’amenée en acier modifiera profondément le paysage, tout en ne fournissant pas les éléments visuels nécessaires pour apprécier concrètement cet impact.

Au fil de son avis, la MRAe ne conteste pas systématiquement les conclusions du dossier. Elle estime toutefois à de nombreuses reprises que les impacts annoncés comme faibles ou négligeables ne sont pas suffisamment démontrés. Cette demande de démonstration revient concernant l’hydrologie du Cabrils, la qualité de l’eau, les habitats du Desman, la reproduction de la truite fario, la ressource en eau potable, les paysages ou encore les risques naturels.

Un avis favorable malgré les réserves :

Alors que l’avis rendu par la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) soulignait de nombreuses insuffisances du dossier, la commission d’enquête publique a finalement émis un avis favorable au projet.

Cet avis n’est toutefois pas exempt de réserves. La commission demande notamment la réalisation d’une expertise complémentaire concernant les micro-habitats du Desman des Pyrénées afin de s’assurer de l’absence d’impact significatif sur cette espèce protégée.

Surtout, la commission considère que la sécurisation de l’alimentation en eau potable d’Oreilla constitue un enjeu majeur. S’appuyant notamment sur les avis du maire, de l’Agence Régionale de Santé (ARS), de l’hydrogéologue missionné dans le cadre du schéma directeur de l’eau potable et sur plusieurs témoignages recueillis lors de l’enquête, elle conclut qu’aucune alternative locale n’apparaît en mesure de remplacer durablement le système actuel.

La commission estime ainsi que le projet de busage du canal constitue, dans un horizon réaliste, la solution la plus crédible pour répondre aux difficultés d’approvisionnement en eau de la commune.

Une autre lecture du dossier

Afin de disposer d’un regard extérieur, nous avons soumis les principales caractéristiques du projet à un ingénieur en génie civil ayant participé à plusieurs aménagements hydroélectriques au cours de sa carrière. Sans remettre en cause la faisabilité du projet, celui-ci s’interroge sur son dimensionnement au regard des besoins de la commune.

Il relève notamment l’importance des volumes dérivés du Cabrils et les conséquences possibles pour l’environnement. Selon lui, l’ampleur du busage du canal sur près de sept kilomètres, les contraintes environnementales qui en découlent compromettent l’équilibre du projet et remet en question sa pertinence hydroélectrique. Il fait part aussi de certaines incertitudes concernant les coûts annoncés.

L’ingénieur souligne que le projet retenu mobilise un débit nominal de 700 l/s et affiche un productible annuel de 7 720 MWh. Ces chiffres l’amènent à  s’interroger sur la finalité première de l’aménagement : s’agit-il avant tout d’un projet de sécurisation de l’eau potable ou d’un projet de production hydroélectrique. ?

Il rappelle également que la production annoncé d’une centrale hydroélectrique dépend directement du débit disponible dans la rivière. Or les épisodes d’étiage tendent à devenir plus fréquents et plus sévères sous l’effet des sécheresses répétées ces dernières années,. Selon lui, les performances annoncées doivent donc être appréciées à la lumière de l’évolution future de la ressource en eau.

Une autre voie était-elle possible ?

Alors que l’enquête publique conclut à l’absence d’alternative viable au projet portée par la SHCN, nos recherches nous ont conduits à découvrir l’existence d’une étude alternative réalisée par le bureau d’études
LENOEL-HYDRO. Cette étude, qui n’apparaît pas dans les conclusions de l’enquête publique met en évidence l’existence de solutions différentes visant à répondre aux besoins en eau du village fondées sur une approche plus sobre de l’hydroélectricité.

L’étude explore deux variantes, baptisées Vinyes et Torre qui reposent toutes deux sur une philosophie commune : conserver le canal historique, limiter les prélèvements dans le Cabrils et produire une quantité d’électricité plus modeste mais jugée compatible avec les besoins locaux

  • Le scénario Vinyes :

    Le scénario Vinyes repose sur un débit dérivé maximal de 80 litres par seconde, soit près de neuf fois moins que le projet SHCN. Il développe une puissance d’environ 160 kW pour une production annuelle estimée à 
    795 MWh.
    Selon l’étude, les besoins du village en eau potable et en irrigation demeurent assurés, tout en limitant fortement les prélèvements dans le Cabrils et les impacts sur les milieux naturels.
  • Le scénario Torre :

    Le scénario Torre repose également sur un débit de 80 litres par seconde, mais bénéficie d’une configuration permettant d’atteindre une puissance d’environ 195 kW et une production annuelle estimée à 965 MWh.

    C’est cette variante qui a retenu l’attention de l’ingénieur hydraulicien consulté. A ses yeux, elle constitue le meilleur compromis entre sécurisation de la ressource en eau, production électrique locale et préservation de l’environnement.

Deux logiques différentes :

La comparaison des chiffres montre que le projet SHCN et le scénario Torre ne relèvent pas de la même logique d’aménagement.

Le projet SHCN mobilise un débit nominal de 700 litres par seconde et vise une production d’environ 7 720 MWh par an sans intégrer explicitement les conséquences de l’évolution future des étiages.

Le scénario Torre se limite à 80 litres par seconde pour une production estimée à 965 MWh par an.

L’écart est considérable. Il ne s’agit pas simplement de deux variantes techniques, mais de deux conceptions différentes du territoire : l’une fondée sur une forte valorisation du potentiel hydroélectrique du Cabrils, malgré les incertitudes croissantes liées aux futurs épisodes d’étiage ; l’autre privilégiant la sécurisation de l’eau, l’anticipation du changement climatique et la limitation des impacts environnementaux.

Un projet absent du débat public

Selon les informations recueillies, cette étude a été présentée à la mairie d’Oreilla et aux services de la sous-préfecture par le collectif d’habitants constitué pour défendre l’intégrité du canal. Pourtant, elle n’apparaît pas dans les conclusions de l’enquête publique, qui concluent à l’absence d’alternative viable au projet porté par la SHCN.

Les raisons précises de cette absence restent aujourd’hui à éclaircir. Selon plusieurs témoignages recueillis auprès des membres du collectif, un problème de filtration de l’eau aurait été invoqué lors des échanges de membres du collectif avec les autorités. Une explication qui appelle toutefois des précisions, plusieurs interlocuteurs habilités estimant que cette difficulté pouvait faire l’objet de solutions techniques.

Au fil de cette enquête, une question revient sans cesse : comment comparer ce qui se mesure en euros avec ce qui se mesure en paysages, en patrimoine, en biodiversité ou en qualité de vie ? Car, au fond, ce qui ne coûte rien à la commune n’est pas nécessairement sans coût pour le territoire.

conclusion :

Le dossier d’Oreilla dépasse le seul cadre d’un projet d’alimentation en eau potable. Il pose une question essentielle : quelle place accordons-nous aux écosystèmes, à l’eau, au patrimoine et aux paysages dans nos décisions collectives ?

A l’heure du dérèglement climatique et de l’érosion de la biodiversité, la préservation du vivant ne peut plus être une variable d’ajustement. Ce qui apparaît aujourd’hui une solution sans coût pour la commune représente en réalité un coût écologique et patrimonial considérable pour le territoire et pour les générations qui en hériteront demain. Le paradoxe est que rien ne permet avec certitude l’efficacité à long terme d’un projet reposant sur une ressource en eau dont l’évolution future reste incertaine dans un contexte de réchauffement climatique.

Au regard des réserves formulées par la MRAe et de l’existence de solutions alternatives, un réexamen approfondi du dossier apparaît légitime afin que l’ensemble des options puisse être évalué de manière transparente au regard de leurs conséquences environnementales, patrimoniales et économiques.

Au-delà des prises de position, les documents ci-dessous permettent à chacun d’apprécier les éléments du débat, les interrogations soulevées et les différentes options examinées dans le dossier d’Oreilla :

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